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Dériveur ou quillard? Comment choisir?

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Une bouteille à l’encre, voilà ce vous vous direz peut-être: “dériveur ou quillard? c’est bon on en a déjà parlé mille fois!”

Mais voilà, cet hiver je suis tombée avec stupeur sur cette discussion surréaliste sur Internet. Un plaisancier postait la question suivante sur un réseau social: Quel serait le meilleur moyen de le débarrasser des a-coups désagréables de sa dérive contre le puit en navigation? En réalité sa décision était déjà prise, mais il voulait être rassuré dans son choix. Et quel choix!

Ce skipper qui s’apprêtait à traverser vers l’Atlantique depuis les îles Canaries à bord d’un monocoque de 40 pieds, était bien décidé à condamner ce fameux puit de dérive, si possible en retirant préalablement la dérive.

Qu’un seul individu puisse avoir une telle initiative, pourquoi pas me direz-vous, il y a des originaux partout! Oui, sauf que parmi les réponses qu’il reçut il y eut une proportion non négligeable de bonnes âmes cherchant avec lui la meilleure façon de le débarrasser de cet immonde appendice.  La seule limite que ces généreux conseillers s’imposèrent fut de préserver la valeur de revente du bateau!

Posons donc ceci en introduction de ce sujet délicat: que choisir, un dériveur ou un quillard?

Affirmons que si la présence d’une excroissance, qu’elle soit fixe ou mobile, sous la coque de votre bateau, vous dérange, vous opterez tout simplement pour un multicoque. Ou bien passerez au motonautisme. Il vous restera à régler la question du gouvernail, qui dépasse toujours un peu. Mais je suis certaine qu’avec un peu d’inventivité et de créativité, vous trouverez une solution.

Pour les adeptes du monocoque, je poursuis donc par un petit rappel sur la fonction de ces appendices. Ensuite nous pourrons discuter des avantages et inconvénients des quilles et des dérives avant de déterminer quel appendice vous convient le mieux 🙂

A quoi sert un lest?

Le lest vient alourdir le voilier de manière à lui donner une stabilité suffisante pour l’empêcher de se retourner sous la force du vent et des vagues. Son efficacité dépend de la hauteur à laquelle il se trouve. En effet plus le centre de gravité du voilier est abaissé, plus ce dernier est stable. C’est pourquoi sur les quillards moderne on déporte souvent le lest sous forme d’un bulbe placé à l’extrémité d’un voile de quille.

La force qu’exerce le poids du lest alliée à la poussée d’Archimède contrebalance celle du vent sur le gréement, générant ce que l’on appelle le couple de redressement du voilier. Sans lest, passé un certain angle de gîte, c’est la culbute assurée.

couple de redressement

Si malgré tout votre monocoque était retourné par une vague, son centre de gravité se retrouverait alors très haut. Or plus ce centre de gravité est haut et plus le voilier est instable: donc il y aurait de fortes chance que la vague suivante redresse votre bateau. Pour les voiliers hauturiers cette caractéristique est évidemment très recherchée.

Un dériveur retourné se redressera donc moins facilement qu’un quillard. D’un autre côté, s’il navigue dérive relevée (au portant) dans le gros temps, il ne sera beaucoup moins exposé à l’effet de croche-pied par lequel les vagues déferlantes parviennent à rouler les voiliers.

Cependant le lest ne fait pas tout. Pour avancer droit nous avons également besoin d’un plan anti-dérive.

Le plan anti-dérive

Il se dit que les dériveurs marchent moins bien que les quillards au près. Ceci est du à l’emplacement du lest, placé dans les fonds du voilier, qui offre un couple de redressement inférieur à celui des quillards. Pour compenser ce problème, les architectes augmentent la stabilité des dériveurs en élargissant les carènes et en les dotant de dérives les plus profondes possible. Ainsi le tirant d’eau d’un dériveur en navigation est-il souvent plus élevé que celui d’un quillard de taille équivalente.

La dérive est relativement légère et modifie assez peu le centre de gravité du voilier. Par contre c’est bien ce plan anti-dérive qui permet au voilier de ne pas déraper quand le vent le pousse par le travers, et encore plus au près. Pour que ce plan anti-dérive, constitué des surfaces de la dérive – ou de la quille – et du gouvernail, soit efficace, il faut que le voilier atteigne une vitesse critique, à partir de laquelle les filets d’eau “accrochent” le long de la dérive. C’est pourquoi on cherche toujours le meilleur compromis entre le cap et la vitesse au près: plus on fait du cap, plus le bateau ralentit jusqu’à ce que la dérive décroche, ce qu’il faut absolument éviter

force anti-dérive

Enfin dans un port au moteur, avec de la brise, en l’absence de plan anti-dérive, vous verrez également votre bateau glisser comme une savonnette sur l’eau. Vous ne pourrez pas manœuvrer en sécurité.

Alors que pensez vous maintenant de l’idée de notre plaisancier d’ôter la dérive et de condamner le puit?

Pourquoi un quillard est-il plus performant qu’un dériveur au près?

Les deux précédents paragraphes vous permettent de retenir que le quillard possède un plus fort couple de redressement que le dériveur. Il peut donc porter plus de toile au près sans gîte excessive et par là même développer plus de puissance. Au final un dériveur devra céder quelques degrés (10 à 15° en moyenne) pour atteindre sa VMG, c’est-à-dire son meilleur compromis cap/vitesse.

Les avantages d’un faible tirant d’eau

Accéder aux mouillages les plus protégés

dériveur intégral ou quillard

Partout dans le monde, et plus encore dans les zones à marées, vous trouverez les meilleurs abris, les moins fréquentés, les moins exposés au vent et à la houle, dans des zones de très faible profondeur. Quand je pense aux avantages de l’échouage, j’ai toujours en tête le port de l’île de Sein qui offre si peu de place aux quillards alors que son arrière-port offre une sécurité maximale dans un décor de lagon polynésien (les palmiers et la température en moins).

Pour les voiliers de grand voyage, cette faculté sécurise également l’approche de zones mal cartographiées et augmente le choix des abris en cas de cyclone.

Trouver plus facilement une place de port

Dans le précédent article j’abordais la délicate question de la place de port. Avec un petit tirant d’eau, et surtout si votre voilier peut facilement s’échouer, il devient mille fois plus aisé de dénicher une place de port. Bien sûr, si vous stationnez à l’échouage vous serez aussi tributaire de la marée pour naviguer, on ne peut pas tout avoir. L’idéal demeure de se trouver un trou d’eau qui n’assèche jamais ou presque jamais totalement.

dériveur ou quillard à Sauzon

En dehors de votre port d’attache, l’été quand les ports du sud de la Bretagne sont pris d’assaut, avec un faible tirant d’eau vous trouverez toujours un mouillage de libre. Quant aux Vendéens, il semble bien qu’ils n’aient pas trop le choix: dans cette zone l’échouage est quasiment de rigueur.

Caréner et réparer à l’échouage

Avec un peu de marnage, il vous sera également plus facile et moins coûteux d’effectuer les travaux d’entretien courant sur les œuvres vives, en vous échouant sur une cale ou même une plage. Attention à respecter l’écosystème cependant: il n’est plus permis de caréner sur un espace non aménagé à cet effet.

Remonter les rivières, les canaux et les estuaires

canal calédonien

Sans forcément envisager de remonter l’Orénoque, on trouve une quantité hallucinante de Ria et de lagunes le long des côtes la Manche et de l’Atlantique. Bon nombre d’entre elles ne sont pas accessibles aux quillards, ou pas totalement. Vos navigations prendront une nouvelle dimension si vous parvenez à alterner les grands bords salés au large avec la remontée bucolique de rivières où les goélands cèdent le territoire aux cygnes et aux canards.

Beacher sur des plages inaccessibles aux terriens

Si vous entrez à marée haute dans l’archipel des Glénans, il ne vous reste plus qu’à choisir l’îlot devant lequel poser votre voilier. Vous descendrez par l’échelle depuis la jupe, pieds nus dans le sable, puis, prudemment muni d’une veste polaire, vous ferez le tour de l’estran (parce que l’île en elle-même est privée) en vous promettant un jour de naviguer dans les atolls du Pacifique.

Dire adieu au roulis rythmique

C’est moins connu, mais comme le centre de gravité des dériveurs est plus proche de la surface, ces bateaux ont des mouvements plus doux, et ils roulent moins que les autres voiliers. En traversée, au portant dans les alizés, les connaisseurs apprécieront.

Pourquoi la majorité des plaisanciers ne naviguent-ils pas à bord de dériveurs?

Très probablement parce que pour la majorité des voileux, les inconvénients des dériveurs l’emportent sur les avantages des quillards.

Déjà sur le plan strict de la performance, nous avons vu qu’au près les dériveurs sont souvent à la traîne. Et après me direz-vous? On a le temps!

Ce n’est manifestement pas l’avis de beaucoup de skippers qui apprécient de doubler les copains ou tout au moins l’idée qu’ils pourraient le faire, s’ils le voulaient.

D’autre part il faut bien reconnaître qu’on a beaucoup plus d’occasions en mer de naviguer au près que de beacher sur une plage déserte.

Il faut donc vraiment se poser la question de l’usage que vous aurez de ses avantages avant d’acquérir un dériveur. Une fois de plus, louer un dériveur avant d’en acheter un peu s’avérer judicieux pour se faire une opinion plus exacte du problème.

Echouer n’est pas si facile

Suivant les “dessous” de votre fidèle monture, biquille, dériveur lesté ou intégral, vous n’aurez pas les même facilités, ni les mêmes exigences pour échouer. Cependant vous devrez absolument savoir ce qui se trouve sous votre bateau avant de le poser. Après, et bien c’est trop tard. Les fonds plats de sable ou de vase, sans rochers auront votre préférence. Mais s’il s’agir de vase, à marée basse, mieux vaut qu’il reste suffisamment d’eau au mouillage pour que vous puissiez vous déplacer en annexe. En bottes vous risquez d’avoir quelques déconvenues.

Parfois des rochers particulièrement glissants se cachent sous une fine couche de sable. Et paf, au beau milieu de la nuit votre bateau dérape et se vautre sur le flanc!

Quand la marée remonte, si le vent a changé de direction et pousse par exemple vers le rivage, vous devrez porter rapidement votre ancre vers le large pour éviter de vous retrouver définitivement échoué sur le rivage. Il s’agit donc d’être vigilant.

ancre d'un dériveur ou d'un quillard échoué

Les mécanismes de relevage demandent de l’attention.

Les puits de quille et de dérive  détestent se remplir de sable, de vase et de coquillages. A force ça abime les mécanismes de relevage, au risque de bloquer le tout. Les rouages, vis sans fin et autres patins de guidage doivent être graissés, vérifiés régulièrement et remplacés si nécessaire. En réalité ces mécanismes sont très fiables s’ils sont bien entretenus, mais la peur du blocage reste tenace chez beaucoup de plaisanciers.

Les puits de dérive prennent de la place dans le carré.

Ceci est vrai pour les dériveurs intégraux et les voilier à quille sabre relevable. Le carré est alors coupé par le puit qui traverse parfois le bateau depuis le fond jusqu’au pont. Pour neutraliser cet inconvénient les architectes peuvent placer le carré à l’arrière sous le cockpit, ou au contraire l’avancer. Les voilier à quille ou à dérive pivotante sont avantagés de ce point de vue là. Ainsi pour les dériveurs lestés, les dérives se rangent dans le saumon placé sous la coque.

La question que vous devez vous poser

A la vérité, c’est la fréquence avec laquelle vous profiterez des avantages des uns et des autres qui devrait l’emporter devant toute autre considération.

Combien de fois vous profiterez-vous des mouillages inaccessibles aux quillards?

Naviguerez-vous fréquemment dans des eaux très peu profondes?

Aurez-vous besoin de vous échouer régulièrement? Le ferez-vous VRAIMENT ??

A l’inverse, appréciez-vous la possibilité de remonter efficacement au près? L’assurance de rejoindre rapidement un port contre le coup de vent qui se lève avant que celui-ci ne vire au gros temps? Avant de répondre à cette question, demandez-vous quand même combien de fois avez-vous utilisé le moteur pour gagner du temps dans ces circonstances.

Le mouton à cinq pattes

Imaginez de réunir en un seul bateau les avantages du quillard et du dériveur.

Le mouton à 5 pattes a deux quilles, ou mieux encore: une quille relevable. Les biquilles existent depuis des décennies, mais affichaient des performances décevantes jusqu’à la naissance des RM. Ces voiliers en contre-plaqué epoxy cumulent un tirant d’eau relativement réduit, la possibilité de se poser et un compromis cap-vitesse digne de beaucoup de quillards modernes.

Les quilles relevables équipent les petits voiliers transportables depuis fort longtemps, les réservant à une pratique assez sportive ou spartiate de la voile. Néanmoins ils sont aujourd’hui très abordables, nous reparlerons sûrement de ces First 25, Surprise et autres Class 8.

Cependant, d’autres chantiers, tel que Pogo Structures ont misé sur les quilles relevable pour des voiliers de course-croisière ultra-rapides, et ultra-chers….

Dans la catégorie des voiliers de grande croisière vous trouverez aussi de très belles unités tout terrain en aluminium à quille relevable chez Allures yachting, Garcia et bien d’autres.

En réalité tout le monde s’y met, même certains RM. Si votre portefeuille vous le permet vous trouverez certainement un voilier moderne et performant doté d’une quille relevable. A vous de déterminer si le surcoût en vaut l’expérience.

 


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10 commentaires

  • amaury

    encore un article eclairant !!
    cet enchainement de questions nous l’avons eu en 2019 lors du choix de mon bateau.
    Adepte du vintage … et oui je revais déjà dans les annees 80 d’un aquila ou un first en flânant sur les pontons de Paimpol et donc pour ce nouveau projet a petit budget je suis retourné vers mes premiers coups de cœur !!
    Pourtant mon premier programme était de pouvoir beacher avec bequille … du cote de Paimpol c est plutôt pratique mais les histoires de derive qui se bloque ou qu on perd au fond sur les unites de plus de 40 ans m’ont reorienté vers un bon vieux quillard !
    2 candidats : un aquila en bon etat mais moteur d’origine hs … compliqué , et finalement un trident 80 pte en tres bon etat interieur avec moteur de 10 ans !!
    Bon choix , tant pis pour les petites criques de Loguivy mais tellement sympa et facile a barrer pour mes 2 filles de 15 et 17ans débutantes !!

    • Stéphane

      Merci katell, pour ce nouvel article.
      Pour ma part j’opterais bien pour un biquille type RM ou quille pivotante type malongo. Cela me semble etre le meilleur compromis.

    • Garçon Sylvain

      Bonjour Katell,
      Article très intéressant, j’ai un Bavaria 32 plan Farr avec un tirant d’eau de 1,95 m (ça m’empêche pas d’aller aux Glénan ou dans le golf du Morbihan) c’est un bateau qui fait du cap et c’est ce que je recherchais en croisière après mon Fantasia DL, très bon bateau mais qui capait très mal des que le vent et la mer augmentaient. Mon bateau de voyage idéal serait le BOREAL 44 ou 47 donc dériveur intégral pour la sécurité en cas de choc avec un ofni et l’accès aux mouillages, en grand voyage j’accepterai de moins remonter au vent pour gagner en sécurité, le fait d’avoir appris que le confort en mer est supérieure sur un dériveur conforte mon choix. Seul hic, et pas des moindre le budget….

  • Patrick Sales

    Bonjour
    merci pour cet article très intéressant.
    Et, je reste fidèle au quillard et au bateau “bien raide à la toile” car avant tout le but est de naviguer. Pour le reste le mouillage et l’annexe ….
    Bien amicalement
    Pat

  • Gilbert TROUPENAT

    Toujours aussi intéressant et documenté; Katell ! L’anecdote du plaisancier qui voulait retirer la dérive est savoureuse. Est-il bien prêt pour une traversée ?

    • Katell

      Je ne sais pas s’il est prêt, mais lui sans aucun doute pense qu’il l’est. En tout cas je ne voudrais pas me trouver sur son passage dans un port s’il manœuvre sans sa dérive…

  • Patrick Bossut

    Je suis en passe d’acheter un first 32s5 à St cyprien pas loin du cap bear ! Donc l’intérêt de faire du cap et pas d’échouer. Mais si j’étais plus fortuné un RM ou un pogo serait pas mal sinon avec encore plus d’argent un Garcia 45 par exemple mais mon first fera très bien l’affaire

    • Lars

      Quid de la question des dégâts potentiels en cas de heurt avec un ofni dans l’une ou l’autre des configurations ? (J’imagine un peu que la réponse est pratiquement spécifique à chaque bateau et dépendra aussi de multiples facteurs extérieurs tels que l’angle d’abordage de l’obstacle, etc..?..
      Merci à vous pour le traitement toujours intéressant de ces sujets.

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